Avant la messe

Dimanche matin. J’ai 9 ans.
Je me presse. Un petit coup de gant de toilette sur le nez, puis je cours m’habiller. Je saute dans mes chaussures, oubliant de nouer mes lacets. Vite, Léonne et Gilberte ne vont pas tarder. Oups, devant le miroir de la salle, j’aperçois mon reflet et la trace de dentifrice qui me barre le menton. Je l’essuie. Vite ! Plus vite ! J’imagine déjà les pas pressés des deux vieilles filles qui se dirigent vers l’église.

poule qui picore
Dimanche matin. J’ai 9 ans. Dehors, j’entends le tracteur de Jean-Marie. Emmanuel doit être en train de nourrir les poules. Il va me rejoindre. Lui et moi adorons ce rituel, tous les dimanches avant la messe : arroser Léonne et Gilberte, voir leurs visages se tordre, les entendre maugréer et finalement, comme une suprême prophétie lâcher : « Les filles, c’est pire que les garçons ! »

Mamie est l’infirmière du village. Dans sa chambre, chaque dimanche, je chaparde mon arme secrète : une seringue ! Pour y arriver, pas de cadenas, pas d’embûche, un simple tiroir à ouvrir. Je me demande d’ailleurs si ma grand-mère n’est pas un peu complice de mon méfait. Elle ne m’a jamais interdit l’accès de sa chambre.

Dimanche matin. Emmanuel me rejoint. Je me suis emparée de la seringue et l’ai remplie d’eau… Nous nous affaissons derrière le muret du perron, comme, prétendons-nous, Youri Gagarine dans sa capsule. Emmanuel a placé un autocollant figurant un super-héros sur son pull. C’est évident, nous sommes en missions. Nous entendons les pas qui sonnent dans la rue. Elles arrivent. Nous rions déjà. Le claquement des talons est le signal. Je me redresse, je vise et j’appuie de toutes mes forces sur la seringue. Emmanuel bat des mains. Nous avons réussi. Encore une fois, Léonne et Gilberte ont été arrosées. Emmanuel se sauve et rentre chez lui. Je pénètre dans la cuisine où papa se bat avec un tire-bouchon. Et dans mes yeux, il y a des étoiles qu’il ne voit pas !

Dimanche matin. J’ai 9 ans.
Je me presse pour être à l’heure à la messe.