Filou

C’est Filou qui raconte

Filou c’était le chien de ma mamie. C’était un bâtard, tout noir. Il était petit, aussi petit qu’une pelote de laine, sale et emmêlée. Quatre pattes tordues réussissaient, malgré tout, à déplacer cette boule de nœuds. Il avait sa place bien à lui Filou. Un fauteuil des années 50, en tisstique orange. Le tisstique c’est le mélange d’un tissu douteux et d’un plastique qui colle aux jambes nues l’été.
Filou, il était fier sur son fauteuil. Il s’asseyait comme un roi, le cou bien étiré, ses billes noires qui vous lorgnaient de côté, il retroussait sa babine droite – toujours la droite – exhibant des crocs aussi emmêlés que ses poils et il grognait.

Donc c’est Filou qui raconte

chien noirC’est l’été, et moi l’été j’ai l’impression de me déplacer en four. Oui, un four à quatre pattes bloqué sur 260°. Fait chaud là-d’dans. Heureusement qu’y a les gosses qui m’occupent un peu. Font que des conneries ces deux-là. C’matin i z’en ont fait une belle qui m’a fait grogner de rire.

Mémé était prête pour aller chercher la barbaque au boucher. Hop, elle enfile l’imper (fait gris aujourd’hui) et se colle un coupe-vert de tête. Un truc genre bonnet de douche mais qui prend les oreilles. C’est beau, tu verrais !
Mémé a mis ses chaussettes/bas, drôle de filet… pour capturer ses propres pieds p’t’être bien… de peur qu’ils se fassent la malle peut-être… bref !  Vas-y qu’elle glisse un pied dans un  sabot pis l’autre. Elle se réajuste les orteils, les talons, elle se dandine, y’a un truc qui l’embête mais ça a connu la guerre, ça, ça va pas s’arrêter à un gravier dans la grolle. Prend son petit sac à main , ouvre et compte. Referme. Main sur la poignée, prête à sortir mais :

Ces pieds ce matin, rooo !

Retourne dans la salle à manger, s’assoit près de mon tisstique et commence à se déchausser… Enfin… essaie de se déchausser. Le sabot de gauche s’enlève sans problème mais relève la présence d’une matière suspecte qui s’est répandue tout autour des orteils. Cette matière m’est familière et pourtant, de mon fauteuil, je ne distingue pas du tout. Jusqu’à ce que l’odeur atteigne ma truffe…
Waouuuuuuuuu ! mais c’est de la crotte ! Et pas n’importe quelle  crotte, une crotte à moi !! I zont été gentils les gosses, i l’ont mis dans le sabot gauche… o porte chance ! C’est trop d’honneur !  Je suis flatté.

Je me mets donc à hurler à la mort en guise de remerciement. Haouuuuuuuuuuu Ha ha haouuuuuuuuuuu – j’ai pris le sabot dans la gueule. Fin du premier acte.

colle extra forteTandis que mémé garde le pied gauche sur le talon, histoire de ne pas contaminer ce qui pourrait entrer en contact avec ses orteils, elle s’acharne à ôter le sabot droit. Mais celui-ci coince… coince… enfin colle… collence quoi ! Veut pas laisser le pied partir.
Mémé s’agace, se plie en deux, pousse, tire, glisse un doigt sous le talon pour faire levier mais rien n’y fait. Elle commence à râler, ça lui fait peut-être mal, alors je saute de mon fauteuil et commence à mordre le bout de la godasse. Vas-y que je te secoue le truc vers la gauche, la droite, tout en tirant vers l’arrière, je grogne, grogne. Mémé s’énerve encore plus et me balance un cousin dans le museau.

Arrête Filou, arrête !

Maintenant, son pied gauche a répandu de la crotte partout, pendant que je continue de m’acharner contre ce pied droit quand (bruit de bouteille débouchée) sa pompe a fini par se désolidariser de son pied et par me propulser, arrière-train contre le mur.
Encore une belle journée qui s’annonce.