Porte condamnée

pensionnat couloirA 13 ans, il est assez simple d’être encore un enfant. La monotonie du pensionnat n’était supportable qu’à l’idée des bêtises que l’on pourrait faire en dehors des heures de cours les copains et moi. Les corvées et autres heures de colle durement gagnées en récompense de nos exploits n’en étaient que plus savoureuses. Ce jour-là ne fit pas exception.

Alors que je collais mon oreille à la porte pour écouter, je n’entendis pas Arthur courir vers moi et lâcher le pot de confiture qu’il tenait dans ses mains. Le pot explosé par terre, je ne pus m’empêcher de lâcher un juron à voix basse. Pourvu qu’il ne nous ait pas fait repérer. Après m’être assuré que le calme était présent de l’autre côté de la porte, je l’ouvris et nous arrivâmes dans le couloir rempli de portes. La porte du directeur nous dominait de toute sa hauteur. Cette porte qui nous faisait si peur, nous allions la ridiculiser. Pour une journée au moins, elle ne s’ouvrirait pas. Toujours sur nos gardes, nous nous approchâmes de la porte bien décidés à la rendre inutile.

serrure oeilArthur qui avait toujours plus d’un tour dans son sac, sortit une bûche de chèvre et commença à couper un morceau et à former une boule destinée à la serrure. Après un minutieux examen de celle-ci, je lui indiquai de transformer sa boule en haricot afin qu’elle pénètre mieux le trou de la serrure. Nous menions cette opération comme des démineurs en mission.Doigté et calme.
D’ici une heure, le fromage aurait séché et nettoyer la serrure demanderait une patience d’ange. Peut-être même faudrait-il changer la porte. Un cadenas et une chaine feraient alors l’affaire pour maintenir la grille dissimulée derrière la porte.

Mais la satisfaction du travail bien fait retomba aussitôt que nous entendîmes le concierge. Un homme singulier qui avait toujours le hoquet et qui nous faisait rire à le regarder – le parfum de la peur qui émanait de lui lorsqu’il nous croisait tant il redoutait les « Bouh ! » que nous ne manquions pas de lui crier. Ses sursauts étaient si théâtraux que sa poussette à balais avait laissé bon nombre de traces sur les murs – comme des tracs de fantômes que l’on ne pouvait pas gommer.

pleine luneNous prîmes alors nos jambes à notre cou et courûmes en chaussettes pour retourner à nos chambres, le plus silencieusement possible. Nous passions à proximité du couloir des filles quand Léa m’appela pour me seriner avant de me donner un bisou pour m’encourager à affronter la punition qui allait tomber. Je regagnais ma chambre et mon lit.
L’heure matinale avait laissé place au soleil. La Lune était allée se coucher. Cette fascination pour le ciel me laissait rêveur. J’aimais le regarder pendant des heures. Être dehors et l’observer. Rêver de m’évader. Toutes les excuses étaient bonnes pour sortir. Quitte à devoir affronter le pire. C’est ce jour-là que la punition fit la plus belle puisqu’elle me permit de sortir la poubelle.